Epopée, Recueil Ouvert : Section 2. L'épopée, problèmes de définition I - Traits et caractéristiques

Frère Baptiste Sauvage

Du travail épique au travail mystique. L’exemple biblique d’Ex 14

Résumé

Le “travail épique”, tel que Florence Goyet l’a défini, se retrouve-t-il dans la Bible ? Cet article, en se concentrant sur le chapitre consacré à la victoire de Yhwh contre Pharaon à la mer des roseaux (Ex 14) montre que si le “travail épique” y est présent, il se trouve modifié en raison de la nature mystique et eschatologique de la “crise” envisagée. La Bible est écrite de telle sorte que celui qui la lit est “mis en situation” de vivre l’événement raconté. Acceptera-t-il de traverser les eaux de la mer dans son acte même de lecture ? ou bien se fera-t-il engloutir à l’instar de Pharaon et de son armée ?

Abstract

English Title : From epic work to mystical work. The Bible example of Ex 14
Can “epic work”, as Florence Goyet defined it, be found in the Bible ? This article, focusing on the chapter devoted to the victory of Yhwh against Pharaoh at the sea of reeds (Ex 14) shows that, while the “epic work” is eminently present, it is altered by the mystical and eschatological nature of the “crisis” at stake. The Bible is written in such a way that whoever reads it will be “put in a situation” to experience the event recounted. Will they agree to cross the waters of the sea in his very act of reading ? or will they be swallowed up like Pharaoh and his army ?

Texte intégral

1L’étude du rapport entre la Bible et le genre de l’épopée a souvent oscillé entre deux attitudes :

  • 1 Voir par ex. Alter, Robert, L’art du récit biblique, trad. P. Lebeau et J.-...

a) Une distinction nette. La forme poétique et narrative de l’épopée, trop associée au polythéisme, aurait été rejetée par la Bible1.

  • 2 Voir par ex. Mowinckel, Sigmund, “Hat es ein israelitisches Nationalepos ge...

b) Une assimilation. La lecture “épique” de la Bible permettrait de la comprendre comme une sorte d’épopée “nationale” du peuple d’Israël2.

  • 3 Goyet, Florence, Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière. Ili...

  • 4 Ibid.

  • 5 Ibid., p. 559.

  • 6 Ibid.

  • 7 Ibid., p. 561.

  • 8 Ibid., p. 563.

  • 9 Ibid., p. 11.

2Les avancées de la recherche en ce domaine permettent de poursuivre la réflexion. D’une part, l’épopée n’est pas toujours écrite dans une forme poétique comme le montre l’exemple des Martyrs de Châteaubriand. Et, quand écriture poétique il y a, elle n’est pas intrinsèquement liée au polythéisme. La Chanson de Roland, par laquelle la chrétienté féodale a pu émerger des ruines de l’empire carolingien, le montre bien. D’autre part, la conception d’une épopée qui “historicise” les mythes passés afin de “légitimer” une situation politique présente – selon une perspective largement popularisée par les travaux de Dumézil – ne fait plus autorité. Comme l’explique Florence Goyet, cette vision relève d’une illusion rétrospective. Au lieu de conforter la forme actuelle de la politique par l’entremise d’une structure mythologique historicisée, l’épopée, par la métaphore de la guerre, “mime une crise contemporaine du public [qui l’écoute] pour lui donner les moyens de l’appréhender intellectuellement3”. Parce qu’elle fait émerger, d’une manière obscure, “profonde, efficace4”, une nouvelle structure politique – comme la cité athénienne dans le cadre de l’Iliade ou la féodalité dans celui de la Chanson de Roland –, nous avons l’illusion de voir en elle l’expression de cette forme nouvelle qu’elle promeut à la manière d’une idéologie illustrée en récits alors que, en réalité, elle est l’instrument de son avènement. “Bien loin de se pencher avec nostalgie sur l’ordre des choses de l’époque qu’elle représente5”, elle “crée une nouvelle configuration [politique], et des solutions vraiment viables aux problèmes de l’heure6”. Pour cela, elle procède en deux temps. Le premier consiste à “plaquer sur le chaos du monde un ordre simple : à dire l’ordre pour le faire advenir. La crise ici est niée, le monde réorganisé et magnifié par la parole7”. Dans un second temps, elle “finit par reconnaître l’échec de ce qui n’est bien sûr qu’un tour de passe-passe intellectuel8”. Elle laisse alors “le chaos réapparaître” afin de mieux l’affronter dans toute sa profondeur. Pour atteindre ce but, elle a “recours aux formes archaïques de la pensée que sont le parallèle et l’antithèse9.” Par l’usage de la sunkrisis, elle “faire voir à l’auditeur chacune des postures possibles, chacun des possibles politiques [... qu’elle] suit jusqu’au bout de leurs implications.” Ainsi, dans l’Iliade, l’autoritarisme politique d’Agamemnon est redupliqué dans le monde des dieux par celui de Zeus (parallèle homologie) et l’hubris héroïque d’Achille contraste avec la sagesse mesurée d’Hector (parallèle différence) qui, malgré sa défaite, incarne le nouvel idéal politique, celui de la cité athénienne, que l’Iliade fait émerger.

3On le pressent, ces réflexions renouvellent la question des rapports entre Bible et épopée. D’une part, elles invalident l’idée selon laquelle la dimension épique de la Bible aurait pour but de justifier la situation politique contemporaine de ses scribes. Si “travail épique” il y a dans la Bible, il a plutôt pour fonction de répondre aux crises politiques contemporaines des scribes du second Temple (entre le 5e siècle av. J.-C. et le 1er siècle ap. J.-C.) D’autre part, elles invitent à ne pas identifier, trop rapidement, la posture de tel ou de tel vainqueur avec celle que la Bible promeut. Comme l’écrit Florence Goyet, la

  • 10 Ibid., p. 560.

nouveauté de l’épopée ne triomphe pas toujours explicitement. Dans l’Iliade, c’est d’abord Hector qui incarne la nouvelle royauté, et il est vaincu. Dans le Roland, on continue à louer Roland, quand la posture qu’il incarne est en fait celle-là même que le texte condamne et dépasse. Les valeurs sur lesquelles on a vécu autrefois dans la paix sont le plus souvent encore celles que l’on proclame : l’auditeur est bien là en terrain de connaissance, et les apparences sont pour le passé. Mais ceci n’empêche pas que l’on développe l’absolument nouveau, ou plutôt, que le nouveau se crée chemin faisant sous les yeux du public10.

  • 11 Ska, Jean-Louis, Les énigmes du passé. Histoire et récit biblique, trad. E...

4Ainsi, les victoires militaires de Josué ne sont pas à confondre avec un manifeste biblique en faveur de la guerre sacrée. Elles n’ont pas pour simple fonction de “rivaliser avec d’autres nations qui pouvaient se glorifier de leur passé héroïque11.” Un travail plus profond et obscur s’y fait jour. Pour le caractériser, nous nous limitons dans cet article à l’étude d’un chapitre de l’Exode : la traversée de la Mer rouge (Ex 14). Souvent analysé dans le cadre de la critique biblique sur l’épopée – en vertu, principalement, de sa dimension guerrière et de ses allusions mythologiques historicisées – elle offre un bel exemple de ce que peuvent être les deux moments de l’épopée dans la Bible, dont le second constitue proprement le “travail épique” (I). Cependant, ce travail s’ouvre sur un “travail mystique” qui correspond à la manière paradoxale qu’a la Bible de renouveler le genre de l’épopée pour le faire servir à son propre dessein (II).

I. Le « travail épique » d’Ex 14 : la victoire de Yhwh sur l’Égypte

  • 12 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer. Étude de la construction du style e...

  • 13 L’action qui est posée à “main levée” est censée être connue de tous. C’es...

  • 14 Ibid., p. 147-178.

5La traversée de la mer Rouge, comme le montre Jean-Louis Ska, est un récit fondateur12. Après avoir passé quatre cent trente années en Égypte (Ex 12,40-41), les fils d’Israël sortent “à main levée” (Ex 14,9) – c’est-à-dire dans une démonstration publique aux yeux des Égyptiens13 – du pays de leur servitude sous la conduite de Moïse. Avec son frère Aaron, Moïse a rencontré Pharaon à dix reprises pour lui demander, au nom de Yhwh, de les laisser sortir afin qu’ils puissent rendre un culte à son Dieu dans le désert (Ex 7-12). Le refus obstiné du roi d’Égypte provoque la venue de fléaux de plus en plus puissants. Le dernier, la mort des premiers-nés, finit par vaincre la résistance du roi. Il laisse les fils d’Israël quitter le pays (Ex 12,29-34). Cependant, au lieu de mener directement les fils d’Israël dans le pays des Philistins, Yhwh leur fait faire un détour par le désert (Ex 13,17). Les Égyptiens, regrettant d’avoir laissé Israël les quitter, se mettent à leur poursuite (Ex 14,5-9). C’est alors que se déroule l’événement qui va donner naissance à Israël en tant que peuple : ils traversent la mer Rouge dont les eaux se fendent par l’action commune de Yhwh et de Moïse (Ex 14,15-25). Après que Pharaon et son armée sont entrés dans la mer, à la suite d’Israël, les eaux se referment sur eux et les engloutissent (Ex 14,26-28). Le peuple d’Israël est libéré. Il croit alors en Yhwh et en Moïse (Ex 14,31). À chaque fête de la Pâque, il fera mémoire du jour de sa naissance comme peuple de Dieu sous la conduite de Moïse14.

6En première lecture, ce récit, bien ordonné – conformément au premier moment de l’épopée –, permet de révéler à Israël son identité : il est le peuple de Yhwh qui a fui l’Égypte sous la conduite de Moïse. Ex 14 fait mémoire d’un événement passé qui révèle à Israël son identité présente. La question semble réglée : Israël a rompu avec la tentation de devenir comme les autres nations (I.1). Cependant – et c’est le moment du “travail épique” –, par les parallèles qu’il ménage avec d’autres figures bibliques, ce récit permet de faire resurgir une question lancinante et corrosive : a-t-il véritablement quitté l’idéal politique que l’Égypte incarne ? N’y a-t-il pas, encore enfoui dans son être, le désir secret de le retrouver (I.2) ?

I.1. L’organisation rhétorique du récit

  • 15 Girard, Marc, Les psaumes redécouverts, De la structure au sens, * 1-50, B...

  • 16 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer..., op. cit., p. 25.

7Comme l’écrit Florence Goyet, le premier moment de l’épopée consiste à “plaquer” l’ordre sur le chaos par le moyen d’un artifice littéraire. Cela se vérifie dans le récit très ordonné d’Ex 14 qui, par sa structuration, permet de manifester la séparation progressive du camp d’Israël de celui de l’Égypte. Pour cela, le récit recourt au procédé très élaboré de l’art littéraire biblique qui consiste, selon Marc Girard, en une “esthétique structurelle15”marquée par la récurrence de termes au sein d’un même texte afin d’en distinguer les parties. Comment l’ordre littéraire est-il créé ? Tout d’abord, la répétition de l’anaphore : “Yhwh dit à Moïse”16 qui structure le récit en trois parties. Nous le signalons en capitales dans le tableau ci-dessous :

  • 17 C’est à dessein que nous laissons le verbe au pluriel. Dans l’hébreu, le t...

1YHWH parla à MOÏSE et DIT : 2 “Parle aux fils d’Israël, qu’ils retournent et qu’ils campent devant l’entrée-des-tannières, entre la Tour et la mer, devant Baal-du-Nord ; vous camperez face à ce lieu, sur la mer. 3Pharaon dira des fils d’Israël : ‘Les voilà qui errent dans la terre, le désert s’est refermé sur eux.’ 4J’endurcirai le cœur de Pharaon et il les poursuivra derrière eux. Je me glorifierai de Pharaon et de toute son armée, et l’Égypte sauront que je suis Yhwh17.” C’est ce qu’ils firent.

5On annonça au roi d’Égypte que le peuple avait fui, et il fut changé le cœur de Pharaon et de ses serviteurs à l’égard du peuple. Ils dirent : “Qu’avons-nous fait car nous avons renvoyé Israël de notre service !” 6Il lia son char et son peuple, il le prit avec lui. 7Il prit six cents des meilleurs chars et tous les chars d’Égypte, chacun d’eux monté par des officiers. 8Yhwh endurcit le cœur de Pharaon, roi d’Égypte, il poursuivit par derrière les fils d’Israël et les fils d’Israël sortaient à main levée. 9L’Égypte poursuivirent derrière eux et les rejoignirent alors qu’ils campaient sur la mer – tous les chevaux et chars de Pharaon, ses cavaliers et son armée – à l’entrée-des-tannières, devant Baal-du-Nord. 10Et Pharaon approchait, les fils d’Israël levèrent leurs yeux, et voici que les Égyptiens sortaient derrière eux. Les fils d’Israël craignirent beaucoup et ils crièrent, les fils d’Israël, vers Yhwh. 11Ils dirent à Moïse : « N’y avait-il pas des tombeaux en Égypte pour que tu nous aies pris pour mourir dans le désert ? Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d’Égypte ? 12N’était-ce pas cette parole que nous t’avons dite : “Écarte-toi de nous que nous servions les Égyptiens, car il est meilleur pour nous de servir les Égyptiens que de mourir dans le désert ?”

13Moïse dit au peuple : “Ne craignez pas ! Tenez ferme et vous verrez le salut de Yhwh qu’il fera pour vous aujourd’hui, car les Égyptiens que vous voyez aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais. 14Yhwh combattra pour vous ; et soyez silencieux.”

15YHWH DIT A MOÏSE : “Que cries-tu vers moi ? Parle aux fils d’Israël qu’ils partent. 16Toi, lève ton bâton, étends ta main sur la mer et fends-la, et ils entreront, les fils d’Israël, au milieu de la mer sur la terre sèche. 17Et moi, voici que j’endurcis le cœur des Égyptiens, ils entreront derrière eux et je me glorifierai de Pharaon et de toute son armée, de ses chars et de ses cavaliers. 18Les Égyptiens sauront que je suis Yhwh quand je me serai glorifié de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers.”

19L’Ange de Dieu sortit, celui qui marchait devant le camp d’Israël, et il alla derrière eux. Et la colonne de nuée sortit de devant eux et elle se tint derrière eux. 20Elle vint entre le camp des Égyptiens et le camp d’Israël. Et c’était la nuée et la ténèbre et elle illuminait la nuit et l’on ne s’approcha pas l’un de l’autre pendant toute la nuit.

21Moïse étendit la main sur la mer, et Yhwh fit aller la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec et toutes les eaux se fendirent. 22Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer sur la terre sèche, et les eaux pour eux étaient une muraille à leur droite et à leur gauche. 23Les Égyptiens les poursuivirent, et tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses cavaliers entrèrent derrière eux au milieu de la mer. 24À la veille du matin, Yhwh regarda de la colonne de feu et de nuée vers le camp des Égyptiens, et jeta la confusion vers le camp des Égyptiens. 25La roue sortit de leurs chars qui avançaient avec pesanteur. Les Égyptiens dirent : “Fuyons devant Israël car Yhwh combat pour eux contre les Égyptiens !”

26 YHWH DIT A MOÏSE : “Étends ta main sur la mer, que les eaux reviennent sur les Égyptiens, sur leurs chars et sur leurs cavaliers.”

27Moïse étendit la main sur la mer et, avant le matin, la mer revint dans son lit. Les Égyptiens en fuyant la rencontrèrent, et Yhwh culbuta les Égyptiens au milieu de la mer. 28Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers de toute l’armée de Pharaon, qui étaient entrés derrière eux dans la mer. Il n’en resta pas un seul. 29 Les fils d’Israël, eux, marchèrent sur la terre sèche au milieu de la mer, et les eaux étaient pour eux une muraille à leur droite et à leur gauche.

30Ce jour-là, Yhwh sauva Israël de la main des Égyptiens, et Israël vit les Égyptiens morts au bord de la mer. 31Israël vit la grande main que Yahvé avait faite contre les Égyptiens. Le peuple craignit Yhwh, il crut en Yhwh et en Moïse son serviteur.

8Chaque partie possède une cohérence – marquée également par des récurrences de termes à l’intérieure de chacune – qui délimite, d’une manière claire, la frontière qui sépare Israël de l’Égypte (2.1). En outre, les rapports mutuels que les parties entretiennent entre elles, par des phénomènes d’échos et de répétitions, impriment au récit sa dynamique de transformation (2.2).

I.1.a. La menace des Égyptiens (v. 1-14), la réponse de Yhwh et de Moïse (v. 15-25) et la victoire d’Israël (v. 26-31)

9Les trois parties, délimitées par les différentes prises de parole de Yhwh, se succèdent en un rythme de plus en plus soutenu du temps raconté et du temps racontant. La première compte 14 versets, la deuxième 11 et la troisième 6. Cette accélération correspond à celle du récit. Dans la première partie, l’Égypte, qui part à la poursuite d’Israël, se rapproche dangereusement des fils d’Israël et réveille ses craintes. Dans la deuxième, Israël et l’Égypte, après que la nuée les a départagés, pénètrent dans la mer dont les eaux ont été fendues par l’action de Moïse et de Yhwh. Dans la dernière, enfin, la mer se referme sur l’Égypte. Israël met sa foi en Yhwh et en Moïse. De la première à la troisième partie, le rapport entre Israël et l’Égypte passe du danger de la confusion à la séparation définitive.

  • 18 Au v. 20, la présence de la nuée “entre” les deux camps fait allusion au v...

10La première partie peut être placée sous le signe des “retrouvailles” inquiétantes entre Israël et l’Égypte. Elles sont géographiques puisque Israël est conduit par l’ordre de Yhwh dans une impasse, “l’entrée-de-la-tannière” (v. 2.9), où l’Égypte le rejoint. Elles sont aussi spirituelles : Israël et l’Égypte communient dans la nostalgie de l’esclavage passé comme le souligne leur exclamation commune : “Qu’est-ce donc que nous avons/tu as fait ?” (v. 5.11). Le désert, où Israël devait rendre un culte à Dieu, devient le lieu de sa mort à venir (v. 3.12). Le rapprochement d’Israël et de l’Égypte fait craindre une forme de retour au “tohu bohu” (Gn 1,2) lorsque les deux étaient mélangés sur une même terre. Israël et l’Égypte doivent être distingués. Voilà ce que la deuxième partie opère18.

11Dans cette partie centrale, la mer se “fend” (v. 16.21) aussi bien pour Israël que pour les Égyptiens ; les deux “entrent” (v. 16.17.22.23) dans le passage ouvert et la “colonne de nuée” (v. 19.20.24) s’interpose entre les deux camps. C’est à partir d’elle que Yhwh jette la confusion dans le camp des Égyptiens. La séparation est d’autant plus nette ici que la colonne de nuée s’interpose.

12Dans la dernière partie, les eaux reviennent (v. 26.28) sur les Égyptiens. Après avoir été confondus puis divisés, les camps d’Israël et de l’Égypte sont maintenant séparés par une limite infranchissable : celle de la mort. Israël se tient sur la rive, vivant, tandis que les cadavres des Égyptiens sont rejetés au bord de la mer.

I.1.b. Le tuilage des parties : révélation, résolution et transformation

13En outre, un phénomène de tuilage accompagne cette progression. Les mots et les expressions d’une partie se retrouvent dans l’autre avec de nouvelles nuances qui en dévoilent les enjeux.

14Entre la première et la deuxième partie, la répétition de certaines expressions permet de révéler, à travers quelques variantes, la manière dont le plan de Yhwh se réalise efficacement malgré la résistance des Égyptiens. Signalons certaines récurrences :

  • 19 La répétition de l’injonction de Yhwh à Moïse le souligne bien : “Parle au...

a) L’expression “Yhwh combat pour...” se trouve dans la bouche de Moïse, pour conforter Israël avant la traversée (v. 14). On l’entend aussi dans la bouche des Égyptiens lorsqu’ils comprennent qu’une force surnaturelle les empêche de poursuivre Israël (v. 25). Le constat est clair : la parole prophétique de Moïse s’accomplit d’une manière certaine puisque même les Égyptiens la confirment sans l’avoir entendue19.

b) L’insistance sur l’endurcissement du cœur de Pharaon par Yhwh (v. 4.8.17) pourrait faire penser que le roi d’Égypte est une “marionnette” entre les mains du Dieu d’Israël. Cependant, la mention du retournement du “cœur” (v. 5) de Pharaon et de ses serviteurs, à l’annonce du départ d’Israël, fait comprendre que c’est d’une manière libre et délibérée que le roi d’Égypte décide de “poursuivre” Israël – comme le suggère la répétition obsédante de ce verbe (v. 4.8.9.23). L’action de Yhwh, dans le cœur de Pharaon et des Égyptiens, n’enlève rien à leur capacité de réflexion et d’action. Son plan ne se réalise pas à la manière d’un deus ex machina.

c) Yhwh dit à Moïse avec de plus en plus de force qu’il va se glorifier de Pharaon (v. 4.17.18) ou, selon le sens locatif ou instrumental du beth, en Pharaon, ou encore, par Pharaon. La poursuite par Pharaon de son mauvais dessein ne peut empêcher Yhwh de réaliser le sien. Il va même le faire servir à sa gloire afin que l’Égypte aussi reconnaisse qu’il est Yhwh (v. 4.17.18). Ainsi, à la force militaire de Pharaon qui essaye de s’“approcher” d’Israël (v. 10), s’oppose une force divine, représentée par la nuée ou l’ange de Dieu, pour empêcher l’Égypte de s’“approcher” (v. 20).

  • 20 L’intrigue de révélation est celle “qui se développe autour du passage de ...

15Entre la première et la deuxième partie, l’intrigue joue essentiellement sur le ressort de la révélation20. Le suspense ne porte pas sur le fait que Yhwh va agir – puisqu’il l’affirme dès le début à Moïse – mais sur la manière dont il va manifester sa gloire.

16Les échos de la deuxième partie dans la troisième travaillent davantage, quant à eux, sur l’intrigue de résolution. Le nœud du problème – la délivrance de l’esclavage d’Égypte – est désormais dénoué. La symétrie des gestes posés par Moïse qui “étend la main sur la mer” (v. 16.21.26.27) fait ressortir avec netteté l’inversion de la situation. Moïse étend une première fois la main pour ouvrir les eaux (v. 16.21), il étend la main une seconde fois pour les refermer sur la seule Égypte (v. 26.27). Le retournement narratif – ou péripétie – est symbolisé par le rythme cosmique. La scène se déroule : la “nuit” (v. 20) ; “toute la nuit” (v. 21) ; “à la veille du matin” (v. 24) ; et “avant le matin” (v. 27). Tandis que la lune et les étoiles, après avoir parcouru la voûte céleste, laissent place au soleil qui se lève à l’orient, Pharaon et son armée sont engloutis dans les eaux alors qu’Israël se trouve désormais à l’est de la mer.

17Les récurrences entre la première et la troisième partie, quant à elles, confèrent à l’action sa portée véritable : la transformation d’Israël. En effet, à la fin de la première partie, les fils d’Israël “craignent” (v. 10.13) de “mourir” (v. 11.12) dans le désert à la “vue” (v. 133) des Égyptiens qu’ils préfèrent “servir” (v. 5².12²). Mais à la fin de la troisième partie, les Égyptiens apparaissent “morts” sur la berge (v. 30) de telle sorte qu’Israël peut “voir” (v. 30.31) la grande main de Yhwh, le “craindre” (v. 31) et finalement mettre sa foi en Moïse “serviteur” (v. 31) de Yhwh. La répétition des termes “jour” et “salut” (v. 13.30) au début et à la fin donne à Ex 14 son cadre temporel : un “aujourd’hui” annoncé par Moïse et expérimenté par le peuple dans lequel Yhwh a manifesté la force de son salut.

18Par le passage de la première à la deuxième partie, le lecteur est éclairé sur la manière dont Yhwh réalise son dessein en se servant même de la résistance de ceux qui s’y opposent. De la deuxième à la troisième partie, il lui est donné de contempler le retournement de la situation par lequel Israël est délivré. Entre la première et la troisième, l’approche est plus “expérimentale”. C’est Israël qui est “retourné”. Le passage de la mer Rouge, qui s’opère en un seul “jour”, lui permet d’autres passages plus existentiels : du désir de la servitude d’Égypte au service de Yhwh ; de la crainte de Pharaon, liée à la peur de la mort, à la crainte de Yhwh, liée à la vie ; de la vision de l’ennemi qui opprime à la vision du “salut” de Yhwh ; et de la fuite d’Israël à “main levée” à la manifestation de la “grande main” de Yhwh qui sauve son peuple.

I.2. Les deux types de parallélisme et l’enjeu d’Ex 14

  • 21 Cazeaux, Jacques, La contre-épopée du désert. L’Exode, le Lévitique, les N...

19La première appréhension de ce texte laisse une impression d’ordre qui, semble-t-il, légitime le statut fondateur d’Ex 14 : Israël est le peuple qui, en traversant la mer Rouge, a été libéré des Égyptiens par la main de Yhwh sous la conduite de Moïse son serviteur. Les fils d’Israël qui, chaque année, méditent Ex 14 en célébrant la Pâque peuvent-ils donc se glorifier d’appartenir à cette lignée prestigieuse ? Un premier type de parallélisme (par homologie) le donne à penser : l’épisode d’Ex 14 est l’expression fondatrice d’un salut qui, préfiguré aux aurores du monde, se renouvelle à chaque fois qu’Israël adhère à la parole de Yhwh (I.2.a) Mais un second type de parallélisme (par antithèse) révèle comment, par des accrocs déjà présents dans le texte d’Ex 14, il reste difficile pour Israël de “sortir” totalement de cette Égypte qu’il n’a jamais véritablement quittée (I.2.b). Comme l’explique Jacques Cazeaux, la “frontière morale ne passe pas exactement entre un Israël tout blanc, et une noire Égypte21”. Le problème de la sortie qui a été dompté par l’ordre littéraire d’Ex 14 réapparaît alors dans toute son acuité.

I.2.a. Les homologies d’Ex 14 ou la réactualisation de la victoire de Yhwh

20Les homologies entre Ex 14 et nombre de récits bibliques permettent de comprendre que la victoire d’Ex 14 est paradigmatique pour la vie d’Israël après la sortie d’Égypte. Mais elle trouve ses racines dans un passé plus originel. Voyons comment.

  • 22 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer..., op. cit., p. 150-175.

  • 23 Ex 15,22-25 ; 17,1-7 ; Nb 20,1-13 ; 2R 2,19-22 ; 4,38-41 ; 6,1-7.

  • 24 Qu’il soit humain ou divin : Jg 3,7-11 ; 6-8 ; 1R 3,16-28 ; Ps 93.

  • 25 Nb 17,16-26 ; Jos 3-4 ; 1Sm 12 ; 1R 18 ; 2R 2,14-15.

  • 26 À travers la structure : vie en crise (Ex 14,1-14) ; mort (Ex 14,15-25) ; ...

21Jean-Louis Ska22 a recensé nombre de récits – de « miracle23 », de « plébiscite d’un chef24 », de « sanction divine d’un chef25 » ou encore de « naissance d’un peuple26 » – dans lesquels l’événement d’Ex 14 se rejoue en d’autres temps et d’autres lieux pour le bénéfice d’Israël. Signalons aussi les récits où une expression typique d’Ex 14 “jeter la confusion” (הָמַם) permet de signaler l’intervention de Yhwh contre les ennemis d’Israël : à la bataille de Josué contre la coalition des rois du sud (Jos 10,10) ; lorsque Barak, sur l’ordre de Déborah, se bat contre Sisera (Jg 4,15) ; lorsque Samuel offre un holocauste à Yhwh qui “jette la confusion” sur les armées des Philistins (1Sm 7,10). Beaucoup d’autres exemples – la victoire de David contre Goliath (1Sm 17) ; la bataille d’Emmaüs (1Ma 4) ; le triomphe de Judith, etc. – pourraient être convoqués pour montrer qu’Ex 14 est un récit dont la logique se renouvelle à chaque époque de l’histoire d’Israël.

  • 27 Identifiée à l’Égypte en Is 30,7 où Yhwh dit : “je lui ai donné ce nom : R...

22Mais Ex 14 trouve son fondement dans un combat plus originel. Une omission le fait entendre. Alors que Moïse est toujours mis en relation avec Yhwh son Dieu, Pharaon, quant à lui, apparaît seul, sans dieu qui le soutienne. Pourtant, Yhwh avait bien dit à Moïse qu’il ferait justice des “dieux d’Égypte” (Ex 12,12). Où sont-ils passés ? Tout porte à croire qu’ils sont comme concentrés dans la figure quasi divine de Pharaon contre laquelle Yhwh veut se glorifier (Ex 14,4.17). L’adversaire qui semble “proportionné” à ce combattant qu’est Yhwh n’est autre que Pharaon en tant que représentant d’une force mythique d’opposition au Dieu d’Israël. Les autres textes de la Bible qui font référence à lui le décrivent comme un dragon (Ez 29,3 ; 32,2). D’autres passages, qui évoquent la victoire de la mer Rouge, ne parlent même plus d’un quelconque roi d’Égypte mais seulement de figures mythiques telles que les “monstres marins” (Ps 73[74],13), le “Léviathan” (Ps 73[74],14), “Rahab27” (Is 51,9 ; Ps 88[89],11). En Ex 14 un combat archaïque ancien se réactualise dans le cadre historique de la libération d’Israël28.

  • 29 Beauchamp, Paul, Création et séparation, Étude exégétique du chapitre prem...

23Dans le même sens, les nombreux parallélismes entre Ex 14 à Gn 1 permettent d’enraciner le récit de la traversée de la mer Rouge dans celui, plus originel, de la création. Comme le signale Paul Beauchamp29, ce que la parole créatrice réalise le deuxième jour, lorsque les eaux d’en bas – la mer – sont séparées des eaux d’en haut – les cieux – par le firmament (Gn 1,6-8), et le troisième jour, lorsque la terre sèche émerge de la mer (Gn 1,9-10), se réalise de nouveau par la parole rédemptrice que Yhwh adresse à Moïse : les eaux se fendent, non sur un plan vertical mais horizontal, et la terre sèche apparaît (Ex 14,22.29). Des effets semblables – séparation des eaux et émergence de la terre sèche – signalent la permanence de l’action de la parole de Yhwh. À la différence de Gn 1, son activité s’exerce en Ex 14 par l’entremise d’un homme : Moïse, serviteur de Yhwh.

I.2.b. Les antithèses d’Ex 14 ou la remise en question de la “sortie d’Égypte”

24Jusque-là, tout semble se dérouler à merveille. Israël, qui est sorti d’Égypte en Ex 14, n’a plus qu’à se laisser guider par Yhwh pour triompher de tous ses ennemis. En réalité, dès le texte d’Ex 14, de nombreux “accrocs” (voir II.1) laissent déjà penser que ce scénario idyllique n’est qu’un vernis qui recouvre le chaos dans lequel Israël vit encore : loin d’être “sorti”, il devient plus égyptien que jamais. Même Moïse, que l’on croyait infaillible, ne résiste pas à l’examen…

25Comme nous l’avons vu, Israël, en Ex 14,11-12, devant la menace de l’armée de Pharaon exprime son désir de retourner en Égypte. Or, le texte, s’il traite de la victoire de Yhwh sur l’Égypte, ne dit rien de ce vieux désir. A-t-il disparu après la démonstration de puissance qui s’est déroulée sous leurs yeux ? Les parallèles d’Ex 14 avec le livre des Nombres permettent d’en douter. Les fils d’Israël ne cessent d’y récriminer contre Moïse et de regretter les “oignons” d’Égypte (Nb 14,3 ; 20,5 ; 21,5 ; etc.) Ce désir créera une ressemblance si forte entre Israël et l’Égypte que la première génération de ceux qui sont sortis finiront par ressembler aux Égyptiens qu’ils ont vus morts sur les rives de la mer Rouge (Ex 14,30). Après leur refus d’entrer en terre promise, ils mourront tous dans le désert à l’exception de Caleb et Josué (Nb 13-14).

  • 30 Le même terme est employé en Ex 14,24 (המם) et Jr 51,34 pour parler de la ...

26Quelle est donc cette “Égypte” contre laquelle Yhwh remporte la victoire et qui continue à faire l’objet des fantasmes d’Israël ? Alors que la langue hébraïque possède un terme pour dire “Égyptien” (Ex 1,19 ; 2,11.12.14.19), Ex 14 n’utilise que le terme “Égypte” au sens collectif. Il est répété d’une manière presque obsédante : 25 fois dans le chapitre 14 alors que le terme Yhwh apparaît 15 fois, Israël 12 fois, Pharaon 11 fois et Moïse 8 fois. L’Égypte, certes, n’existe pas comme entité séparée des Égyptiens, mais la répétition de ce mot, à l’exclusion de l’autre, indique que c’est contre cette réalité-là, plus insaisissable, que le combat fait rage. Que symbolise-t-elle au juste ? Si l’on s’en tient à Ex 14, on ne peut qu’être sensible à la répétition des termes “chars” (10 fois), “cavaliers” (6 fois), “armée” (4 fois), “chevaux” (2 fois) et “roi” (2 fois). L’Égypte, en Ex 14, est associée aux insignes de sa puissance militaire. Les nombreux parallèles bibliques, dans lesquels Israël lui-même est visé par la condamnation de ce style militaire, où l’Égypte est évoquée, permettent de renforcer ce constat. Comme l’annoncera plus tard Samuel, l’avènement d’un roi en Israël apportera son cortège d’illusions de puissance que les chars symbolisent (1Sm 8,12). Lorsque Salomon, fils de David, augmentera la capacité militaire d’Israël avec ses 1400 chars et ses 12 000 chevaux (1R 10,26), il entraînera le peuple sur une pente qui, rappelant la logique de l’Égypte, le conduira au désastre de l’exil à Babylone et à la disparition de la royauté davidique dans sa forme temporelle. Quand Yhwh dit : “l’Égypte sauront [sic] que je suis Yhwh” (Ex 14, 5.18 ; voir aussi Ex 7,5 ; et suiv.), il emploie une formule de reconnaissance qui est adressée parfois à des étrangers (Jethro le madianite en Ex 18,11 ; les Philistins en 1Sm 17,46-47 ; Sidon en Ez 28,33), mais qui concerne majoritairement Israël (Ex 29,46) à qui Yhwh veut manifester sa gloire pour qu’il reconnaisse, malgré son péché, qu’il est Yhwh (Nb 16,5.28.30 ; Dt 4,35.39 ; 7,9 ; etc. ; Jr 24,7 ; Ez 5,13 ; 6,7.10.13.14 ; 7.4.9 etc.) Ce n’est pas l’Égypte, ni les nations étrangères qui doivent apprendre en premier que Yhwh est Dieu. C’est Israël lui-même qui, à l’instar de Pharaon, l’oubliera trop souvent. Ainsi, en faisant mémoire d’Ex 14, lors de la fête liturgique de la Pâque, Israël annonce d’une manière paradoxale sa défaite à venir lorsque Yhwh renouvellera ses actes de puissance à l’égard de ce qui, dans son cœur, appartient encore à l’Égypte30.

  • 31 Un tel décalage était déjà présent dans le récit des plaies (par ex. Ex 9,...

27Si Ex 14 dit à mots couverts qu’Israël n’est pas vraiment sorti d’Égypte, peut-on, pour le moins, se réfugier dans la personnalité de Moïse ? Le récit semble le dire clairement. Pourtant, deux détails dérangent cette impression. Le premier réside dans la question posée par Yhwh à Moïse en Ex 14,15 : « Que cries-tu vers moi ? ». Un cri de Moïse vers Yhwh, que le narrateur n’avait pas mentionné, apparaît. Quel est son contenu ? Moïse fait-il confiance à Yhwh comme ses paroles d’exhortation le font penser ? Lui reproche-t-il plutôt de lui avoir imposé la mission de porter ce peuple à bout de bras (comme il l’avouera plus tard, Nb 11,11-13) ? Rien n’est dit sur ce point, mais ce cri jette le doute… Le deuxième détail est une omission. Alors que Yhwh demande à Moïse de lever son bâton et d’étendre la main sur la mer (Ex 14,16), Moïse ne fait qu’étendre la main (v. 21)31. Il n’est plus question de son bâton. Ce blanc ne peut être fortuit. Ici encore, le parallélisme avec le livre des Nombres nous met sur la piste. À Meriba, on trouve une même inadéquation entre ce que Yhwh demande à Moïse : “Prends le rameau... dites à ce rocher...” (Nb 20,8) et ce que Moïse réalise : “Moïse leva la main et, avec le rameau, frappa le rocher par deux fois” (Nb 20,11). Ce léger décalage, qui paraît insignifiant, est pourtant sanctionné par la condamnation suivante : “vous ne ferez pas entrer cette assemblée dans le pays que je lui donne” (Nb 20,12). Quelle est donc l’implication de ce décalage entre la demande que Yhwh fait à Moïse de lever son bâton (Ex 14,16) et son omission (Ex 14,21) ? Rien n’est dit par le narrateur. Mais la gêne persiste.

28De même que l’épopée guerrière, tout en maintenant les apparences d’un passé prestigieux, agit en sous-main pour transformer le présent, ainsi Ex 14, tout en faisant l’apologie de la victoire de Yhwh sur les armées égyptiennes, lutte à un degré plus profond contre la tentation “égyptienne” qui continue d’habiter le cœur d’Israël. Ex 14, loin d’être une épopée “nationaliste”, est un remède pour préserver Juda du fantasme “égyptien” que ses rois d’antan ont volontiers embrassé. La disparition de la royauté temporelle des fils de David, après l’exil, n’est pas un aléa de l’histoire mais un effet politique du programme caché derrière les lignes d’Ex 14. Le véritable roi qui surgira de la lignée de David ne le sera pas selon les vues d’une politique humaine (Jn 6,14). Sa royauté ne sera pas de ce monde (Jn 18,36).

II. Le « travail mystique » d’Ex 14 : la traversée de la « mer des roseaux »

29Jusqu’à présent, nous avons analysé le récit d’Ex 14 de l’extérieur. L’essentiel du “travail épique” vise à déranger le sentiment naïf que peut avoir le fils d’Israël, qui médite ce récit, d’être sorti d’Égypte. Il l’amène à comprendre que, pour vivre cette “sortie”, il ne peut s’appuyer ni sur l’appartenance à un peuple prestigieux – la suite des récits bibliques montre clairement qu’Israël est resté captif de la tentation égyptienne – ni même sur la perfection de Moïse, moins infaillible qu’il n’y paraît. Que doit-il donc faire pour “sortir” ? Porter une attention plus grande aux détails du texte, aller jusqu’au bout de sa lecture, entrer dans la vie du récit, laisser le “travail mystique” – qui consiste, comme nous allons le voir, à obscurcir et à renouveler l’intelligence du lecteur – se déployer. En effet, Ex 14 est écrit de telle manière que le lecteur, après l’avoir lu de l’extérieur, épouse peu à peu les points de vue des différents personnages : celui de Pharaon et des Égyptiens (II.1), celui des fils d’Israël et de Moïse (II.2). Il est amené à “vivre”, dans son acte de lecture, la libération qui lui est racontée. Le récit prend en charge tous les éléments de la lecture : depuis la matérialité du texte que le lecteur a en mains, symbolisé par la “mer des roseaux”, jusqu’à l’acte même de la lecture, symbolisé par la traversée de la mer. Telle est la nouveauté à laquelle il est convié.

II.1. De la confusion du lecteur... à celle des Égyptiens

30Le lecteur attentif d’Ex 14 ne peut pas ne pas être “dérangé” par les multiples “accrocs” du récit. Par cette image tirée de l’univers du textile – un “accroc” se laisse apercevoir sur la surface lisse d’un tissu –, nous entendons de petites étrangetés qui, sans être nécessairement remarquées, gênent le lecteur, au moins inconsciemment. Ces micro-perturbations, loin d’être fortuites, ont un caractère révélateur qui fait réapparaître, par-delà l’impression d’ordre, le chaos que le texte a paru dompter. Nous en avons déjà signalé quelques-unes : le terme “Égypte” employé comme collectif à l’exclusion de “Égyptiens” ; le “cri” de Moïse dont Yhwh seul révèle l’existence ; le “blanc” dans le récit concernant le bâton de Moïse ; l’accumulation de la mention des chars de l’Égypte ; et ces exemples sont loin d’être exhaustifs ! En voici une liste supplémentaire qui, elle aussi, pourrait être allongée :

v. 8-9 : Pourquoi dire une fois que c’est Pharaon qui poursuit par-derrière les fils d’Israël et une seconde fois que c’est l’Égypte ?

v. 8-9 : Pourquoi dire que les fils d’Israël sortent... alors qu’au v. 9 ils sont en train de camper ? 

v. 11 : Pourquoi les fils d’Israël ne font-ils aucune mention de la mer dans leur reproche à Moïse ? Ils ne parlent que de l’Égypte et du désert comme si la mer n’était pas un obstacle à l’entrée dans le désert.

v. 13.30 : Pourquoi Moïse dit-il aux fils d’Israël qu’ils ne verront plus les Égyptiens alors que, à la fin de la troisième partie, ils apparaissent sur la berge, certes morts, mais bien visibles pourtant ?

v. 19 : pourquoi la même phrase semble-t-elle répétée avec, dans le premier cas, l’évocation de l’ange de Yhwh et, dans le second, l’apparition de la colonne de nuée ? 

v. 21 : qui est l’agent de l’ouverture de la mer : Moïse qui étend sa main ou Yhwh qui fait venir un vent d’est ? les deux ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas le dire clairement ? 

v. 27 : est-ce Moïse qui fait revenir la mer sur les Égyptiens ou Yhwh qui les culbute ?

Etc…

31Chacun de ces “accrocs” pourrait certes être raccommodé d’une manière ingénieuse. Mais ces tentatives de “sauver le sens” à tout prix empêchent une compréhension paisible d’Ex 14. Les hésitations demeurent avec persistance. Il est important de prendre en compte ce sentiment de confusion car il n’est pas sans lien avec le corps du récit :

a) Pharaon, selon la parole de Yhwh, semble se réjouir que les fils d’Israël “errent” (נְבֻכִים) dans le désert (Ex 14,3).

b) Yhwh “jette la confusion” (וַיָּהָם) dans le camp de l’Égypte (Ex 14,24). Le verbe המם est souvent utilisé pour décrire l’action par laquelle Yhwh complique la manœuvre des adversaires d’Israël (Ex 23,27 ; Dt 2,15 ; Jos 10,10 ; Jg 4,15 ; 1Sm 7,10).

32La confusion du lecteur rejoint non pas tant celle d’Israël – que Pharaon espérait (Ex 14,3) – que celle du camp de l’Égypte embourbé dans la mer (Ex 14,24). Cette assimilation de la confusion du lecteur à celle de l’Égypte semble prise en charge par le récit. Un indice, que l’auteur biblique manie avec génie, permet de le saisir plus clairement.

  • 32 Ce n’est que dans la LXX qu’on l’appelle mer Rouge : ἡ ἐρυθρᾷ θάλασσα.

  • 33 Les hypothèses vont du golfe d’Aqaba (cf. 1R 9,26) jusqu’à la Méditerranée...

33Par le nom de “mer des roseaux32” (‎יַם־סוּף) – que personne n’a encore réussi à localiser33 – l’auteur associe la “mer”, traversée par Israël et l’Égypte dans le récit, à la matérialité du texte, c’est-à-dire, pour l’époque, le papyrus fait de roseaux. Il ne s’agit pas là d’une allégorisation éloignée. Elle est, au contraire, évoquée dès le début du livre de l’Exode. Il y est question, en effet, d’un petit Moïse, futur scribe, dissimulé par sa mère dans une “arche de papyrus” (תֵּבַת גֹּמֶא) déposée “dans les roseaux” (בַּסּוּף ; Ex 2,3). Le héros du livre, qui sera bientôt décrit comme un écrivain sacré (Ex 17,14 ; 24,4.12), est présenté, à l’aurore de son existence, comme enveloppé par la matière sur laquelle s’exercera son art littéraire. Tout porte alors à penser que l’évocation de “roseaux”, parfaitement maîtrisée, doit être entendue dans l’arrière-fond scribal qui le sous-tend. Ainsi, par ce nom de “mer des roseaux”, outre l’éventualité historique d’une étendue d’eau réellement appelée ainsi, l’auteur fait entendre qu’il y a, entre l’entrée dans cette mer et l’acte de lecture d’Ex 14, une analogie sur le plan de l’histoire racontée, à travers la mer des roseaux, et de l’expérience de lecture sur un papyrus fait de roseaux34.

  • 35 Florence Goyet me fait remarquer que cette manière d’envisager le rapport ...

  • 36 Cette “résistance” du texte est une manière négative d’éprouver son inspir...

34Que dit donc l’attitude de l’Égypte et de Pharaon sur celle du lecteur ? En Ex 14, le cœur de Pharaon, c’est-à-dire le siège de son intelligence, est endurci par Yhwh. Il ne comprend pas que, loin de saisir Israël pour son propre service, c’est lui qui se fera engloutir dans la “mer des roseaux”. Lui qui voulait faire d’Israël son esclave devient, malgré lui, le serviteur de la gloire de Yhwh. Il en va de même pour le lecteur lorsqu’il bute sur les aspérités du texte et cherche à les résoudre par ses seules forces35. Son intelligence finit par être engloutie. Elle manifeste, par son échec interprétatif, la gloire de Yhwh qui le dépasse. Dans le texte, l’ange de Dieu et la nuée s’interposent entre le camp de l’Égypte et le camp d’Israël (Ex 14,19), Yhwh fait venir un “souffle d’est puissant” (Ex 14,21) et la “roue” du char égyptien sort. Ainsi les Égyptiens reconnaissent que Yhwh combat contre eux (Ex 14,25). De même, par analogie, il faut que le lecteur soit empêché d’enfermer le texte dans son intelligence pour qu’il fasse l’expérience d’une force de résistance36. Lorsqu’il défaille, et que les rouages de son intelligence sont embourbés, il est amené à comprendre, à l’instar de l’Égypte, que Yhwh combat contre sa prétention à saisir, par ses seules forces, le sens de ce texte.

35La manière géniale qu’a le texte de faire entrer son lecteur dans sa propre vie consiste à lui faire vivre l’échec même de Pharaon et de son armée. Son intelligence, endurcie par la prétention de le comprendre sans le secours de Yhwh, et de l’ange de Dieu, est engloutie dans la “mer de roseaux” du papyrus qu’il lit. Tel est le premier moment, négatif, du “travail mystique” de la Bible. Mais il est suivi d’un second moment, plus positif, qui vise à renouveler son intelligence.

II.2. Des deux versions d’Ex 14... aux deux murailles de la mer

  • 37 La recherche historico-critique distingue, traditionnellement, une version...

  • 38 Cette disposition dédoublée correspond vraisemblablement à une loi anthrop...

36Comme il a été souvent remarqué, deux récits, au moins, semblent se croiser en Ex 14, chacun correspondant à une tradition distincte37. Nous les présentons ici sous forme de tableau dont le but n’est pas de reconstruire, dans une perspective génétique, la version originale de chacune38. Il s’agit simplement de prendre acte de la cohérence réelle et de l’autonomie de ces versions.

Version sacerdotale

Version ancienne

1Yhwh parla à Moïse et dit : 2» Parle aux fils d’Israël, qu’ils retournent et qu’ils campent devant l’entrée-des-tannières, entre la Tour et la mer, devant Baal-du-Nord ; vous camperez face à ce lieu, sur la mer. 3Pharaon dira des fils d’Israël : "Les voilà qui errent dans la terre, le désert s’est refermé sur eux." 4J’endurcirai le cœur de Pharaon et il les poursuivra derrière eux. Je me glorifierai de Pharaon et de toute son armée, et l’Égypte sauront que je suis Yhwh. » C’est ce qu’ils firent.

5On annonça au roi d’Égypte que le peuple avait fui, et il fut changé le cœur de Pharaon et de ses serviteurs à l’égard du peuple. Ils dirent : "Qu’avons-nous fait car nous avons renvoyé Israël de notre service !" 6Il lia son char et son peuple, il le prit avec lui. 7Il prit six cents des meilleurs chars et tous les chars d’Égypte, chacun d’eux monté par des officiers.

8Yhwh endurcit le cœur de Pharaon, roi d’Égypte,.

il poursuivit par derrière les fils d’Israël et les fils d’Israël sortaient à main levée.

9L’Égypte poursuivirent derrière eux et les rejoignirent alors qu’ils campaient sur la mer – tous les chevaux et chars de Pharaon, ses cavaliers et son armée – à l’entrée-des-tannières, devant Baal-du-Nord

10Et Pharaon approchait, les fils d’Israël levèrent leurs yeux, et voici que l’Égypte sortaient derrière eux.

Les fils d’Israël craignirent beaucoup et ils crièrent, les fils d’Israël, vers Yhwh.

11Ils dirent à Moïse : « N’y avait-il pas des tombeaux en Égypte pour que tu nous aies pris pour mourir dans le désert ? Que nous as-tu fait en nous faisant sortir d’Égypte ? 12N’était-ce pas cette parole que nous t’avons dite : "Écarte-toi de nous que nous servions l’Égypte, car il est meilleur pour nous de servir l’Égypte que de mourir dans le désert ?"

13Moïse dit au peuple : « Ne craignez pas !

[Moïse dit au peuple :] « Tenez ferme et vous verrez le salut de Yhwh qu’il fera pour vous aujourd’hui,

car l’Égypte que vous voyez aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais.

14Yhwh combattra pour vous ; et soyez silencieux.

  • 39 Qui, selon le consensus généralement partagé par les exégètes, trouverait ...

  • 40 Cette version sacerdotale s’enracine dans un projet qui, comme on l’admet ...

37Dans la version ancienne39, la poursuite de Pharaon à la suite d’Israël s’explique par des raisons humaines : on lui rapporte le départ d’Israël et il finit par le regretter. Il n’est pas ici question de mer. Dans la version sacerdotale40, la poursuite de Pharaon s’explique par l’action de Yhwh en son cœur qui l’endurcit. Toute la suite du récit est soumise à l’autorité de la parole de Yhwh.

Version sacerdotale

Version ancienne

15 Yhwh dit à Moïse : "Que cries-tu vers moi ? Parle aux fils d’Israël qu’ils partent. 16Toi, lève ton bâton, étends ta main sur la mer et fends-la, et ils entreront, les fils d’Israël, au milieu de la mer sur la terre sèche. 17Et moi, voici que j’endurcis le cœur de l’Égypte, ils entreront derrière eux et je me glorifierai de Pharaon et de toute son armée, de ses chars et de ses cavaliers. 18L’Égypte sauront que je suis Yhwh quand je me serai glorifié de Pharaon, de ses chars et de ses cavaliers. » 19L’Ange de Dieu sortit, celui qui marchait devant le camp d’Israël, et il alla derrière eux.

Et la colonne de nuée sortit de devant eux et elle se tint derrière eux. 20Elle vint entre le camp de l’Égypte et le camp d’Israël. Et c’était la nuée et la ténèbre et elle illuminait la nuit et l’on ne s’approcha pas l’un de l’autre pendant toute la nuit.

21Moïse étendit la main sur la mer,

et Yhwh fit aller la mer toute la nuit par un fort vent d’est ; il mit la mer à sec.

et toutes les eaux se fendirent. 22Les fils d’Israël entrèrent au milieu de la mer sur la terre sèche, et les eaux pour eux étaient une muraille à leur droite et à leur gauche.

23L’Égypte les poursuivirent,

et tous les chevaux de Pharaon, ses chars et ses cavaliers entrèrent derrière eux au milieu de la mer.

24À la veille du matin, Yhwh regarda de la colonne de feu et de nuée vers le camp de l’Égypte, et jeta la confusion vers le camp de l’Égypte. 25La roue sortit de leurs chars qui avançaient avec pesanteur. L’Égypte dirent : « Fuyons devant Israël car Yhwh combat pour eux contre l’Égypte ! »

26 Yhwh dit à Moïse : « Étends ta main sur la mer, que les eaux reviennent sur l’Égypte, sur leurs chars et sur leurs cavaliers. » 27Moïse étendit la main sur la mer et,

avant le matin, la mer revint dans son lit. L’Égypte en fuyant la rencontrèrent et Yhwh culbuta l’Égypte au milieu de la mer.

28Les eaux revinrent et recouvrirent les chars et les cavaliers de toute l’armée de Pharaon, qui étaient entrés derrière eux dans la mer. Il n’en resta pas un seul. 29 Les fils d’Israël, eux, marchèrent sur la terre sèche au milieu de la mer, et les eaux étaient pour eux une muraille à leur droite et à leur gauche.

30Ce jour-là, Yhwh sauva Israël de la main de l’Égypte, et Israël vit l’Égypte morts au bord de la mer.

31Israël vit la grande main que Yhwh avait faite contre l’Égypte. Le peuple craignit Yhwh, il crut en Yahvé et en Moïse son serviteur.

  • 41 Ska, Jean-Louis, Introduction à la lecture du Pentateuque. Clés pour l’int...

38La version ancienne raconte le salut d’Israël par l’entremise d’une action qui vient de Yhwh se servant des éléments – air, feu, eau, etc. –, du rythme de la création – nuit, veille, matin, etc. –, ainsi que des événements de l’histoire – la poursuite d’Israël par les Égyptiens – pour réaliser son dessein de salut. La version sacerdotale traite de la collaboration de Moïse au dessein que Yhwh lui révèle. En élevant la main, selon la parole qu’il a entendue, il fend les eaux de la mer et renouvelle, pour Israël, l’œuvre de la parole créatrice du deuxième et du troisième jour. Alors que la traversée de la mer des roseaux, dans le premier récit, peut s’expliquer par des causes naturelles, le second récit fait intervenir un miracle qui révèle la toute-puissance de la parole de Yhwh dont Moïse est le serviteur41.

  • 42 Cette manière de composer un récit en croisant deux sources différentes ét...

39La confusion initiale laisse place, sinon à la clarté parfaite, du moins à une certaine intelligence du texte dans la perspective dédoublée des deux versions qui le composent42. Le travail d’interprétation exige que le lecteur sépare les deux lignes qui, dans le texte d’Ex 14, sont mêlées. Ici encore, son activité ressemble étrangement à celle dont il est question dans le récit. En effet, de même que les eaux sont séparées en deux murailles, à droite et à gauche, pour laisser passer Israël en son milieu, le texte d’Ex 14 est séparé en deux lignes, pour que le lecteur le “traverse”. Lorsqu’il effectue cette lecture dédoublée, il ne se situe plus dans l’herméneutique de Pharaon et de l’Égypte, engloutis dans les eaux de la mer, mais dans celle de Moïse et d’Israël. La mer des roseaux symbolise toujours ici le texte, mais ce qui diffère désormais, c’est la manière d’y pénétrer. Ou bien comme Pharaon et son armée – en voulant se saisir de son sens par les forces de son intelligence – en reconnaissant, finalement, l’échec de cette entreprise. Ou bien, après avoir éprouvé la “fuite” perpétuelle du texte, sa résistance tenace à une saisie parfaite, à la manière de Moïse en en séparant les deux lignes, comme les eaux de la mer. De même que les deux murailles d’eau s’élèvent en même temps de part et d’autre des fils d’Israël pour les laisser passer, ainsi le lecteur doit-il dédoubler son point de vue pour entrer dans une intelligence renouvelée. Montrons-le à l’aide de quelques constats déjà posés :

a) Dans la première partie, la version ancienne montre Pharaon et ses serviteurs partir à la poursuite d’Israël pour des raisons humaines. La version sacerdotale, quant à elle, décrit le même événement mais du point de vue de la parole de Yhwh. L’endurcissement du cœur de Pharaon n’échappe pas à la maîtrise de Yhwh sur les événements. Il va même s’en servir pour manifester sa gloire. Le texte, par son double agencement, invite le lecteur à contempler le même événement – les mauvais desseins de Pharaon – avec un double point de vue simultané : celui de l’homme et celui de la parole de Yhwh.

b) Dans la deuxième et la troisième partie, la version ancienne rend compte de l’échec de Pharaon et de son armée en ayant recours à des explications naturelles : le cours habituel de l’histoire, des décisions humaines, du terrain géographique, de la météorologie, etc. permettent de raconter la défaite de l’Égypte. Dans la version sacerdotale, c’est l’action de Moïse, obéissant à la parole toute-puissante de Yhwh, qui sauve Israël. Le texte rend compte du même événement, le salut d’Israël, avec le même double point de vue que précédemment.

  • 43 L’expression est utilisée par Robert Alter (dans L’art du récit biblique…,...

  • 44 Et de toute l’histoire qui raconte la sortie d’Égypte (marquée, elle aussi...

  • 45 Lorsque Shimeï maudit le roi David après que, fuyant le coup d’État de son...

  • 46 Nous faisons référence, ici, à ce thème de la “connaissance du bien et du ...

40On peut donc se demander si le texte d’Ex 14 ne cherche pas aussi – surtout ? – à inculquer au lecteur cet art biblique de regarder les événements – des plus simples au plus impressionnants – avec cette vision “binoculaire43” de l’événement de la “mer des roseaux”44. Le lecteur d’Ex 14 traverse les eaux de la mer chaque fois que, lorsque le mal se déchaîne, il est capable de s’en affliger réellement d’un point de vue humain, tout en dédoublant son regard et en adoptant le point de vue selon lequel Yhwh manifestera par lui sa gloire45. Il traverse aussi les eaux de la mer chaque fois que, lorsque le bien triomphe, il ne s’en réjouit pas seulement pour un motif humain mais aussi parce qu’il révèle la présence de Yhwh – et de ceux qui, à l’instar de Moïse, ont été ses instruments46. Tel est le deuxième moment, le plus excellent, du “travail mystique”. L’intelligence du lecteur est renouvelée par une lumière qui lui vient de plus haut.

  • 47 Cette dernière lecture, placée sous le signe du chiffre “deux”, se conçoit...

41En définitive, ce qui sépare la lecture “égyptienne” d’Ex 14 de sa lecture “israélite” n’est pas le fait que l’une échouerait à se saisir du sens ultime de ce texte – la lecture “égyptienne” – tandis que l’autre réussirait – la lecture “israélite”. Dans les deux cas, le sens d’Ex 14 échappe à son lecteur, mais pour des raisons différentes. Au lecteur “pharaonique”, le texte échappe contre son gré parce qu’il entreprend la quête impossible de le comprendre par ses seules forces. Au lecteur “israélite”, le texte échappe parce qu’il lui ouvre un passage qui l’invite à poser un double regard, simultané, sur chacun des événements de l’histoire ou de son quotidien, bon ou mauvais, qu’il peut vivre à la manière d’une Pâque47.

42L’obscurcissement de l’intelligence (II.1), par son assimilation à la défaite de Pharaon, et son renouvellement (II.2), par son illumination ex parte Dei et ex parte hominis, sont les deux moments du “travail mystique” d’Ex 14 grâce auquel le lecteur est conduit à vivre, par son acte de lecture, l’expérience même de Moïse dans les eaux de la “mer des roseaux”.

Conclusion : du “travail épique” au “travail mystique”

43Dans la Bible, le “travail épique” opère d’une manière semblable à celle que Florence Goyet a mise en évidence dans les épopées guerrières. L’organisation interne d’Ex 14 fait apparaître une trame puissante dans laquelle les frontières qui délimitent l’identité d’Israël sont bien dessinées. Mais quelques “accrocs”, qu’il s’agisse de micro-contradictions ou de perturbation du sens obvie, empêchent de s’y arrêter. Loin d’être des erreurs, ils sont plutôt les indicateurs d’un niveau de profondeur qui invite à lire ce texte en parallèle avec d’autres récits. C’est alors que ressurgit le chaos que la trame rhétorique d’Ex 14 avait paru dompter et que le “travail épique” bat son plein. La véritable Égypte contre laquelle Yhwh promet de remporter la victoire n’est pas tant celle qui a été ensevelie dans la mer des roseaux que celle qu’Israël laisse revivre lorsqu’il succombe au fantasme égyptien d’une royauté fondée sur la puissance militaire. Ex 14 ne décrit pas une “épopée nationaliste” dans la perspective hégélienne d’une certitude “solaire” que rien ne viendrait ébranler. La victoire de Yhwh sur l’Égypte qui est célébrée par Israël à chaque fête de Pâque est, d’une manière souterraine, une condamnation de la manière “égyptienne” qu’a l’Israël biblique de se gouverner. La défaite de Pharaon est, en réalité, celle qui se renouvelle à chaque fois que le peuple d’Israël compte sur la seule force de la guerre pour se sauver.

  • 49 Goyet, Florence, Penser sans concepts..., op. cit., p. 560.

  • 50 Dans cette perspective, on comprend qu’Ex 14 a été convié par des mystique...

44Mais la crise que la Bible prend en charge n’est pas que politique. Le “travail épique” y mute irrésistiblement en un “travail mystique48”. Tandis que l’épopée guerrière, pour résoudre la crise du temps présent, pense “par personnages49” plutôt que “par concepts”, le “travail mystique” de la Bible, quant à lui, s’attaque à la racine de la pensée, endurcie par le péché, et la renouvelle. Le retour de la confusion, qui est le propre du “travail épique”, déplace le lecteur de sa position extérieure (extra-diégétique) de spectateur à celle, plus intérieure (intra-diégétique), d’acteur, afin qu’en lui se renouvelle l’expérience de transformation d’Israël. Pour cela, Ex 14 use d’un métalangage extrêmement élaboré dans lequel la “mer des roseaux” est associée au “papyrus” du texte. De même que la mer devient un lieu de mort pour les Égyptiens, le texte fait “dérailler” l’intelligence du lecteur pour qu’il meure à sa première manière, univoque et mondaine, de l’aborder – selon le premier moment du “travail mystique”. De même que la mer s’ouvre par l’action de Moïse, ainsi le texte, lu dans sa double version, s’ouvre pour inculquer cette “vision binoculaire” de voir le monde, ex parte Dei et ex parte hominis, qui donne au lecteur de vivre chaque réalité, qu’elle soit bonne ou mauvaise, à la manière d’une Pâque – voilà pour le deuxième moment du “travail mystique”. Par cette lecture – et il faut insister sur la nécessité d’une lecture concrète du texte d’Ex 14 et non d’un commentaire qui n’agirait que sur le plan conceptuel et qui empêcherait ainsi l’opération secrète du “travail mystique”–, il fait l’expérience de la fiabilité de la parole de Yhwh qui continue à lui parler50.

  • 51 Sur le “message politique” de la Bible, Hazony, Yoram, “La Bible hébraïque...

45La transformation à laquelle le lecteur d’Ex 14 est convié est certes politique : ce sont les grands lecteurs de la Torah – tels Judith, Esther ou Judas Maccabées – qui, modelée par elle, changent le cours de l’histoire d’Israël51. Elle est aussi mystique et eschatologique : celui qui se laisse transformer par la vision binoculaire promue par Ex 14 entre dès cette vie, par anticipation, dans la terre nouvelle et les cieux nouveaux que Yhwh prépare Israël et pour toute l’humanité (Is 65,17-18 ; Ap 21,1).

Notes

1 Voir par ex. Alter, Robert, L’art du récit biblique, trad. P. Lebeau et J.-P. Sonnet, “Le livre et le rouleau 4”, Bruxelles, Lessius, 1999, p. 39-40 ; idem, L’art de la poésie biblique, trad. C. Leroy, et J.-P. Sonnet, “Le livre et le rouleau 11”, Bruxelles, Lessius, 2003, p. 45 ; Talmon, Shemaryahu, “Did there exist a Biblical National Epic”, in Proceedings of the World Congress of Jewish Studies, Volume 2 : Studies in the Bible and the Near Ancient, World Union of Jewish Studies, p. 41-61 ; “The ‘Comparative Method’ in Biblical Interpretation – Principles and Problems” in Göttingen Congress Volume, Leiden, E. J. Brill, 1978, p. 320-356 ; Conroy, Charles, “Hebrew Epic: Historical Notes and Critical Reflections” Biblica, vol. 61, n° 1 (1980), p. 1-30.

2 Voir par ex. Mowinckel, Sigmund, “Hat es ein israelitisches Nationalepos gegeben ?”, Zeitschrift für die Alttestamentliche Wissenschaft, vol. 53 (1953), p. 130-154 ; Cassuto, Umberto, “The Israelite Epic”, Biblical and Oriental Studies, vol. 2 (1975), p. 69-109 ; Cross, Frank M., From Epic to Canon: History and Literature in Ancient Israel, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2000, p. 29 ; Ska, Jean-Louis, Les énigmes du passé. Histoire et récit biblique, trad. E. di Pede, « Le livre et le rouleau 14 », Bruxelles, Lessius, 2001, p. 84 ; Weeks, Stuart, “Biblical Literature and the Emergence of Ancient Jewish Nationalism”, Biblical Interpretation, vol. 10, n° 2 (2002), p. 144-157 ; Yadin, Azzan,“Goliath's Armor and Israelite Collective Memory”, Vetus Testamentum, vol. 54, n°3 (2004), p. 373-395.

3 Goyet, Florence, Penser sans concepts : fonction de l’épopée guerrière. Iliade, Chanson de Roland, Hôgen et Heiji monogatari, Paris, Champion, 2021 (1 ère édition 2006), p. 7.

4 Ibid.

5 Ibid., p. 559.

6 Ibid.

7 Ibid., p. 561.

8 Ibid., p. 563.

9 Ibid., p. 11.

10 Ibid., p. 560.

11 Ska, Jean-Louis, Les énigmes du passé. Histoire et récit biblique, trad. E. di Pede, « Le livre et le rouleau 14 », Bruxelles, Lessius, 2001, p. 84.

12 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer. Étude de la construction du style et de la symbolique d’Ex 14,1-31, “Analecta biblica 109”, Rome, Biblical Institute Press, 1986.

13 L’action qui est posée à “main levée” est censée être connue de tous. C’est ce qui explique la gravité du péché “à main levée” en Nb 15,30. Il s’agit alors d’un outrage volontaire, conscient et public. Le fait que, en Ex 14, Yhwh lui aussi manifeste sa “grande main” (Ex 14,31) évoque, outre la puissance de son action, son caractère manifeste.

14 Ibid., p. 147-178.

15 Girard, Marc, Les psaumes redécouverts, De la structure au sens, * 1-50, Bellarmin, 1996, p. 16.

16 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer..., op. cit., p. 25.

17 C’est à dessein que nous laissons le verbe au pluriel. Dans l’hébreu, le terme “Égypte” est au singulier, mais il a une valeur de collectif, et le verbe est au pluriel. Cette tournure, sur laquelle nous revenons plus loin dans l’analyse, est à entendre.

18 Au v. 20, la présence de la nuée “entre” les deux camps fait allusion au vocabulaire de Gn 1 où Dieu sépare “entre” la lumière et les ténèbres, “entre” les eaux d’en haut et d’en bas, etc.

19 La répétition de l’injonction de Yhwh à Moïse le souligne bien : “Parle aux fils d’Israël” (v. 1.15).

20 L’intrigue de révélation est celle “qui se développe autour du passage de l’ignorance à la connaissance ou d’un processus de (re)connaissance par un personnage”. Elle se distingue de l’intrigue de résolution qui, quant à elle, est « bâtie autour d’une crise » qui, souvent, se retourne par une péripétie (Aristote, Poétique, §11). Le plus souvent, les récits bibliques conjuguent les deux types d’intrigues en une seule. Voir Sonnet, Jean-Pierre, “L’analyse narrative des récits bibliques” dans Bauks, Michaela – Nihan, Christophe (éd.), Manuel d’exégèse de l’Ancien Testament, « MB 61 », Labor et Fides, Genève, 2013, p. 61.

21 Cazeaux, Jacques, La contre-épopée du désert. L’Exode, le Lévitique, les Nombres, “Lectio divina 218”, Paris, Cerf, 2007, p. 129.

22 Ska, Jean-Louis, Le passage de la mer..., op. cit., p. 150-175.

23 Ex 15,22-25 ; 17,1-7 ; Nb 20,1-13 ; 2R 2,19-22 ; 4,38-41 ; 6,1-7.

24 Qu’il soit humain ou divin : Jg 3,7-11 ; 6-8 ; 1R 3,16-28 ; Ps 93.

25 Nb 17,16-26 ; Jos 3-4 ; 1Sm 12 ; 1R 18 ; 2R 2,14-15.

26 À travers la structure : vie en crise (Ex 14,1-14) ; mort (Ex 14,15-25) ; vie nouvelle (Ex 14,26-31). Voir Nb 13-14 ; Jos 3-4 ; 2Ch 20.

27 Identifiée à l’Égypte en Is 30,7 où Yhwh dit : “je lui ai donné ce nom : Rahab la déchue”.

28 Voir Cross, Frank M.

29 Beauchamp, Paul, Création et séparation, Étude exégétique du chapitre premier de la Genèse, « Lectio divina 201 », Paris, Cerf, 2005, p. 206-210.

30 Le même terme est employé en Ex 14,24 (המם) et Jr 51,34 pour parler de la confusion des Égyptiens, dans la mer Rouge, et des Israélites, à la veille de l’invasion des armées de Nabuchodonosor. Israël et l’Égypte sont désignés par la même dénomination mythique : dragon (תַּנִּין)

31 Un tel décalage était déjà présent dans le récit des plaies (par ex. Ex 9,22 : “Étends ta main vers le ciel” / Ex 9,23 : “Moïse étendit son bâton vers le ciel”).

32 Ce n’est que dans la LXX qu’on l’appelle mer Rouge : ἡ ἐρυθρᾷ θάλασσα.

33 Les hypothèses vont du golfe d’Aqaba (cf. 1R 9,26) jusqu’à la Méditerranée, en passant le lac Ballah ou les régions marécageuses du Delta. Voir sur ce point les études fouillées de Houtman, Cornelis, “Exodus”, vol. 1, Kampen, Koh Publishing House, 1993, p. 102-126. L’itinéraire d’Israël qui mène jusqu’à la mer Rouge et ce qui lui fait suite n’est pas moins difficile à décoder. Une étape, nommée Sukkôt, ne se retrouve, dans la Bible hébraïque, que pour désigner une localité d’Israël à l’est du Jourdain (cf. Gn 33,17 ; Jg 8,6-16). Une autre, Baal-du-Nord, serait à situer au nord, près de la Méditerranée et du lac Sarbonis. La ville de Migdol est attestée en Égypte au temps de l’exil (Jr 44,1 ; 46,14 ; Ez 20,10 ; 30,6) dans la région du Delta. Comme le pense Thomas Römer, la route suivie par Israël semble intentionnellement brouillée afin “de relier cette histoire, d’une manière ou d’une autre, au vécu des destinataires”. Römer, Thomas, Moïse en version originale. Enquête sur le récit de la sortie d’Égypte, Paris – Genève, Bayard – Labor et Fides, 2015, p. 233.

34 Jean-Pierre Sonnet met en évidence un métalangage semblable, lorsque Moïse est décrit en train d’écrire le livre du Deutéronome, c’est-à-dire celui que le lecteur tient en main (Dt 31,9). Deux niveaux de lecture apparaissent alors : celui des contemporains de Moïse et celui du lecteur, celui “de la communication représentante (celle qui va du narrateur au lecteur)” et celui de “la communication représentée (celle qui va de Moïse aux fils d’Israël)”, qui se chevauchent et s’entremêlent. Sonnet, Jean-Pierre,

35 Florence Goyet me fait remarquer que cette manière d’envisager le rapport à la littérature ressemble fort à celle des dannati venerabili que Dante rencontre en enfer (Enfer, XV-XVI). Voir Di Salvo, Tommaso, Lettura critica della Divina Commedia. Volume 1. Inferno, Firenze, La nuova Italia editrice, 1970, p. 162-167.

36 Cette “résistance” du texte est une manière négative d’éprouver son inspiration.

37 La recherche historico-critique distingue, traditionnellement, une version “ancienne” que la tradition deutéronomiste aurait retravaillée – qui serait écrite selon le schéma d’un récit de guerre de Yhwh (Jos 10 ; Jg 4 ; 1Sm 7 ; 2Ch 20) – et une version “sacerdotale” – qui fait de la séparation des eaux un acte créateur et presque liturgique. Voir Römer, Thomas, Moïse en version originale..., op. cit., p. 213-224. Des distinctions plus affinées sont souvent proposées en ajoutant aux deux sources précédentes une source élohiste. Voir Childs, Brevard S., Exodus, London, SCM, 1974, p. 218.

38 Cette disposition dédoublée correspond vraisemblablement à une loi anthropologique que Jousse appelle le « bilatéralisme ». Les deux versions sont récitées et mémorisées avec le corps.

39 Qui, selon le consensus généralement partagé par les exégètes, trouverait son origine dans l’Israël du nord (c’est-à-dire avant l’invasion de Salmanasar en 722 av. J.-C.) et qui, comme le montre Römer, aurait été révisée par la rédaction deutéronomiste. Cf. Römer, Thomas, Moïse en version originale..., op. cit., p. 213-219.

40 Cette version sacerdotale s’enracine dans un projet qui, comme on l’admet généralement, a été mis à exécution par les prêtres exilés à Babylone (au début du 6e siècle av. J.-C.) Le récit le plus connu de cette grande histoire est le fameux Gn 1 : “Au commencement, Dieu créa… ». Cette rédaction se poursuit jusqu’à la fin du livre de l’Exode, pour certains, ou jusqu’à Lv 16 : le rite du yôm kippour.

41 Ska, Jean-Louis, Introduction à la lecture du Pentateuque. Clés pour l’interprétation des cinq premiers livres de la Bible, “Le livre et le rouleau 5”, Bruxelles, Lessius, 2000, p. 101-111.

42 Cette manière de composer un récit en croisant deux sources différentes était pratiquée par les scribes antiques (cf. Tigay, Jeffrey H., « Conflation as a Redactional Technique » in J. H. Tigay (ed.), Empirical Models for Biblical Criticism, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 1985, p. 53-95) en respectant le principe de la “conservation” des anciens (Ska, Jean-Louis, Introduction à la lecture du Pentateuque..., op. cit., p. 241-243). Le génie biblique se sert de cette technique scribale pour la mettre au service de ses propres fins : le dédoublement – ou la multiplication – des perspectives lui permet de manifester le mystère inépuisable de Dieu en empêchant toute prétention à le cerner.

43 L’expression est utilisée par Robert Alter (dans L’art du récit biblique…, op. cit., p. 201) lorsqu’il traite du double récit de l’élévation de David en 1Sm 16 et 1Sm 17 : “Les deux récits sont pourtant nécessaires en raison de la vision ‘binoculaire’ que l’auteur a de David. […] Si donc il a choisi de reproduire deux versions des débuts de la carrière de David, l’une plus théologique, l’autre de caractère plus folklorique, c’est qu’il les jugeait toutes deux nécessaires à sa manière d’envisager la personnalité de David et son rôle dans l’histoire.”

44 Et de toute l’histoire qui raconte la sortie d’Égypte (marquée, elle aussi, par cette double rédaction), faudrait-il dire, ainsi que de beaucoup d’autres passages bibliques. En effet, cette rédaction dédoublée, à partir de sources différentes, est une technique de composition souvent utilisée. Ex 14 aurait alors valeur de texte paradigmatique. Le lecteur, en se laissant former par cette vision binoculaire, symbolisée par les deux murailles d’eau, recevrait la clef d’interprétation de beaucoup d’autres textes semblables.

45 Lorsque Shimeï maudit le roi David après que, fuyant le coup d’État de son fils Absalom, il traverse le torrent du Cédron (2Sm 16,5-14), le narrateur met en scène deux réactions : celle d’Abishaï, homme de guerre de David, qui souhaite lui trancher la tête ; et celle de David qui l’en empêche en lui disant : “S’il maudit et si Yhwh le lui a ordonné... qui donc pourrait lui dire : Pourquoi as-tu agi ainsi ?” ‘(2Sm 16,10). Abishaï voit les choses à la manière univoque et terrestre des Égyptiens. David, quant à lui, porte un regard dédoublé sur l’affront qu’il subit : son propre point de vue, douloureux, et celui de Yhwh qui, comme il le sait, pourra intégrer cette épreuve dans la réalisation de son dessein bienveillant. Alors qu’il vient de traverser matériellement le torrent du Cédron, David entre dans la logique profonde de la Pâque, celle du regard dédoublé par lequel il perçoit obscurément que Yhwh intègre même le mal des hommes dans la réalisation de son dessein pour le transformer en un bien imprévisible.

46 Nous faisons référence, ici, à ce thème de la “connaissance du bien et du mal” inauguré par l’arbre de l’Éden en Gn 2-3 et que la Bible, Ancien et Nouveau Testament, ne cesse de développer. Que signifie “connaître” le bien et le mal ? La réponse n’est pas aussi immédiate qu’Adam et Ève l’ont d’abord pensé à l’instigation du serpent. C’est par un travail patient que la Bible fait émerger une réponse qui culmine dans le mystère pascal de Jésus.

47 Cette dernière lecture, placée sous le signe du chiffre “deux”, se conçoit bien dans le cadre d’une transmission orale du récit où le corps est impliqué (Jousse, Marcel, L’anthropologie du geste, t. 1-3, Paris, Gallimard, 1974-1978). De même que les deux mains de Moïse sont sollicitées par Yhwh – la première pour élever son bâton, la deuxième pour s’étendre sur la mer (v. 16) – les deux versions qui s’entrecroisent invitent, durant la récitation d’Ex 14, à un balancement du corps vers la “gauche” lorsque la première est racontée et vers la “droite” lorsque la seconde prend le relais. On imagine aisément le lecteur d’Ex 14 étendre une main – à la manière de Moïse – lorsqu’il fait entendre la première “voix” du récit et étendre l’autre main lorsqu’il fait entendre la seconde “voix”. Le fr. Jean-Pierre Sibuet me fait remarquer que le “le balancement d’avant en arrière pourrait aussi traduire l’hésitation et les nombreux reculs devant les pas à franchir.” Ce dédoublement des voix se poursuit, d’une manière explicite, en Ex 15 puisque, après le cantique de Moïse, il revient à Myriam de faire entendre son chant. Aux deux voix implicites d’Ex 14, répondent les deux voix explicites d’Ex 15.

48 Nous entendons ici par mystique l’idée d’une “perception particulièrement lucide du mystère de Dieu”. Cf. Huot de Longchamp

49 Goyet, Florence, Penser sans concepts..., op. cit., p. 560.

50 Dans cette perspective, on comprend qu’Ex 14 a été convié par des mystiques tels saint Jean de la Croix pour décrire, dans le cadre de la spiritualité du baptême, le passage de la méditation – manière humaine d’envisager le monde et Dieu – à la contemplation illuminée de la foi – manière divine de comprendre et d’aimer (par ex. : Vive flamme B, 3,38). La vision binoculaire inculquée par Ex 14 a travaillé le cœur du “Docteur Mystique” sans peut-être qu’il s’en rende compte. Son enseignement sur la contemplation démontre, a postériori, l’efficacité souterraine du travail “mystique” de la Bible et de son inspiration.

51 Sur le “message politique” de la Bible, Hazony, Yoram, “La Bible hébraïque est-elle porteuse d’un message politique ?”, Pardès 40-41 (2006), p. 15-39.

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Pour citer ce document

Frère Baptiste Sauvage, «Du travail épique au travail mystique. L’exemple biblique d’Ex 14», Le Recueil Ouvert [En ligne], mis à jour le : 30/10/2023, URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/projet-epopee/418-du-travail-epique-au-travail-mystique-l-exemple-biblique-d-ex-14

Quelques mots à propos de :  Frère Baptiste  Sauvage

Fr. Baptiste Sauvage est religieux de l’Ordre du Carmel depuis douze ans. Il est actuellement assistant à la chaire d’Ancien Testament de l’Université de Fribourg (Suisse) et rédacteur en chef de la revue Carmel. Il vient de soutenir une thèse : Le char des chérubins. Exégèse littérale d’Ez 1 à paraitre dans la collection “Lectio divina” au Cerf fin 2023. Il tâche d’y montrer que le premier chapitre du livre d’Ézéchiel constitue un “modèle littéraire” pour les scribes de la Bible. Le lecteur, en découvrant l’objet de la vision d’Ézéchiel, découvre aussi ce qu’il est appelé à expérimenter lorsqu’il lit Ez 1 ainsi que les autres textes de la Bible.